La coudée royale et le nombre d’or ont donné leur mesure juste et parfaite à la cathédrale Notre-Dame et à feue sa charpente. Pour les héritiers des compagnons bâtisseurs, l’édifice ne pourra renaître de ses cendres et émettre à nouveau la même énergie que si l’on respecte ces règles ancestrales et que l’on conserve ce matériau noble qu’est le bois.

« Elle était comme une antenne qui captait certaines vibrations ». C’est avec ces mots que le maître charpentier genevois Thomas Büchi se souvient de la flèche de Notre-Dame. Dernière charpente médiévale à avoir franchi le passage du XXIe siècle, ce chef-d’oeuvre de la grande tradition bâtisseuse a été récemment dévasté par un incendie, privant la cathédrale de sa connexion directe entre la Terre et le Ciel. L’enchevêtrement savant des poutres avait antan exigé l’abattage de quelque 1 500 chênes, qui avaient valu à la célèbre charpente son surnom de “forêt”. Invité à donner lundi 20 mai 2019 une conférence au Cercle des dirigeants d’entreprise (CDE), le fondateur de Charpente Concept SA a dévoilé quelques-uns des secrets des bâtisseurs de cathédrale et esquissé les pistes qui permettront à Notre-Dame de retrouver son lustre exceptionnel. N’en déplaise aux littéraires chez qui la description de cette architecture pourrait susciter des élans poétiques : tout sera au final une affaire de chiffres.

NOMBRE D’OR ET GÉOMÉTRIE SACRÉE

On ne parle toutefois pas des millions d’euros promis par quelques mécènes pour financer des travaux de reconstruction. Le calcul nous place au-delà du temporel, là où la géométrie permet de rajouter au corps sa dimension d’esprit. On parle de ce nombre d’or, de ce phi pythagoricien analogue à 1,618 (1+ racine carrée de 5/2) qui permet aux chiffres de se mettre au service d’une géométrie sacrée et donnent aux pierres et aux poutres le pouvoir d’incarner la force, la sagesse et la beauté. De faire le Ciel et la Terre se tutoyer. De faire les réalités exotériques et ésotériques se rencontrer.
Le bois dont était faite la charpente allait souffler pour partie ses presque mille bougies.

Amputée de sa flèche, privée de sa charpente et de son toit, la cathédrale de Notre-Dame reste droite et belle. C’est que chacun des “modules” qui la constitue est à lui seul un tout, bâti selon la même unité. La coudée royale égyptienne, qui a servi à édifier les pyramides, s’est mise au service de millénaires bâtisseurs pour apprivoiser ce nombre d’or que l’on retrouve dans toutes les proportions et qui confère une harmonie à l’architecture, à la charpente, mais aussi aux vitraux, aux peintures, comme il le fait à bien des égards dans la nature dont il régit la plupart des formes.

« Elle était comme une antenne qui captait certaines vibrations » — Thomas Büchi

La charpente de Notre-Dame de Paris était certainement l’une des plus anciennes charpentes de Paris avec celle de Saint-Pierre de Montmartre.

La charpente de Notre-Dame de Paris était certainement l’une des plus anciennes charpentes de Paris avec celle de Saint-Pierre de Montmartre.

L’enchevêtrement savant des poutres de la charpente avait exigé l’abattage de 1 500 chênes.

ONDE DE FORCE

« Cette géométrie, c’est une onde de force qui nous élève, qui nous donne un élan spirituel », s’enthousiasme Thomas Büchi, dont la conférence était intitulée « le prodigieux rapport entre le nombre d’or et le vivant ». La géométrie, c’est donc ce qui donne leur divine proportion aux édifices construits dans les règles de l’art. Ce qui donne son supplément d’âme à la matière, « l’âme à tiers » comme aime à le dire le maître charpentier. Le nombre d’or est celui grâce auquel les violons déploient la pureté de leur son. Qui fait que l’instrument sonne juste.

Voilà qui écrit à ses yeux la partition : la rénovation de la cathédrale Notre-Dame doit faire que la magie qui s’en dégageait continue d’opérer. Et pour Thomas Büchi, la solution passera par la combinaison d’un respect scrupuleux de la tradition bâtisseuse et d’un parti-pris réaffirmé de miser sur le bois.

Est-il raisonnable de reconstruire un édifice avec un matériau combustible ? Avant de regretter que la charpente de Notre-Dame ait été réduite en cendres, il convient de noter que le bois dont elle était faite allait tout de même souffler pour partie ses presque mille bougies : c’est dire combien cette matière résiste bien au temps, quand elle est justement travaillée.

La cathédrale a été ravagée par les flammes le 15 avril 2019.

LE BOIS, MATÉRIAU D’AVENIR

Ce savoir-faire, qui a été transmis de toute éternité de maître à apprenti, perdure en même temps que se développe une nouvelle technicité dans le traitement des bois. Ainsi les poutres massives historiques trouvent-elles des déclinaisons sous de nouvelles formes, avec par exemple des lamellés-collés qui supportent des charges et des portées de plus en plus importantes. De nouvelles essences sont désormais utilisées pour répondre à différentes exigences mécaniques. Des dérivés du bois permettent de créer des produits biosourcés pour les traiter contre les agressions de toutes sortes. Un processus de minéralisation des fibres, tel que notamment développé à la haute école spécialisée de Berne*, permet même d’augmenter la résistance du bois au feu.

ACCORD GLOBAL EN FAVEUR DU BOIS

Ce plaidoyer en faveur du bois n’est pas seulement le fait des charpentiers et des ingénieurs spécialisés dans les constructions en bois, dont les plus emblématiques réalisations, à l’instar de la tour de Mjos, en Norvège, flirtent désormais avec les 85 mètres. Il n’est pas non plus le fruit de l’action militante des seuls défenseurs de l’environnement, qui voient dans le bois une manière de stocker le CO2 et de lutter contre le réchauffement climatique. C’est surtout celui d’esthètes en tout genre qui croient dans les pouvoirs quasi-magiques de cette rencontre du trait de la géométrie sacrée avec la fibre de ce noble matériau. « Ils nous font passer d’un temps terrestre à un temps solaire », estime Thomas Büchi.
Ce savoir-faire perdure en même temps que se développe une nouvelle technicité dans le traitement des bois.

D’autres cathédrales, elles aussi victimes des flammes, ont vu leur charpente remplacée par des voûtes de béton. « La cathédrale de Reims est certes encore très belle », explique le maître charpentier. « Il n’en demeure pas moins que la disparition de la charpente en bois lui a fait perdre un peu de cet élan spirituel que l’on y ressentait auparavant. Ces architectures ont été pensées pour créer des énergies particulières et plonger dans un certain état d’être ceux qui les pénètrent. Il faut veiller à ne pas désaccorder le grand instrument », estime-t-il.

Bertrand Stämpfli

*La haute école spécialisée de Berne figurait au nombre des nombreux participants des Rencontres régionales WoodRise de Genève organisée en janvier 2019 par Lignum Genève
 
 
 
 
 
 
 

Cet article est paru dans votre magazine L’EXTENSION / DIAMANT ALPIN Juin 2019. Il vous est exceptionnellement proposé à titre gratuit. Pour retrouver l’intégralité de nos publications papiers et/ou numériques, et pour soutenir la presse, vous pouvez vous abonner ici.

 
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